La Maison Barbedienne

Active de 1839 à 1954, la fonderie de Ferdinand Barbedienne s’est imposée au milieu du XIXe siècle comme l’une des plus prestigieuses en France, si ce n’est la plus grande. Grâce au procédé de réduction des sculptures inventé par Achille Collas, la société diffuse des copies parfaites de célèbres statues antiques ainsi que l’œuvre des meilleurs artistes du temps.

Célébré pour ses éditions de statues en bronze, Ferdinand Barbedienne ambitionne aussi de diffuser l’art par les objets du quotidien et s’implique ainsi dans les arts décoratifs. Il s’entoure de l’ornemaniste Constant Sévin et de l’émailleur Alfred Serre ; de cette collaboration naîtront des pièces d’exception admirées aux Expositions Universelles et prestement acquises par les institutions.

Nommé président du Comité des industries du bronze en 1865, Barbedienne est salué pour avoir réalisé le rêve dixneuvièmiste d’une alliance de l’art et de la science. La production gigantesque de la Maison Barbedienne laisse des œuvres d’une qualité parfaite aux références historiques et raffinées.

 

Un rare pare-étincelles aux espagnolettes signé par François LINKE et BOUHON Frères réalisé vers 1900

 

Bronze doré, grillage métallique

Dimensions : H : 69 cm ; L : 84 cm.

Signé « F. Linke » et « Bouhon » sur le pied droit.

Vers 1900.



Ce grand pare-étincelles en bronze doré, inspiré des styles Régence et Louis XV, atteste de la collaboration entre deux grands acteurs de l'art décoratif français de la fin du XIXe siècle, tous deux célébrés à l'Exposition Universelle de 1900, François Linke et la Maison Bouhon Frères.




Une collaboration entre deux grandes maisons
au tournant du XXè siècle

François Linke (1855-1946) reste aujourd'hui très connu pour ses meubles parfois étonnants, et toujours d'un luxe extrême, où bois et bronze doré se mettent réciproquement en valeur. Il a certainement été le fabriquant de meubles français le plus couru de la fin du XIXe siècle jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, révélé lors de l'Exposition de 1900. Ébéniste d'origine tchèque, Linke arrive à Paris en 1875 et ouvre une boutique sur le faubourg Saint-Antoine en 1881, qui recevra la visite de plusieurs souverains et personnalités du monde entier : le Roi de Suède, le Roi des Belges, la riche héritière américaine Anna Gould, le Prince Radziwill. Sa commande la plus spectaculaire fut celle du Roi d'Égypte Fouad I pour le Palais Ras el-Tin à Alexandrie, dont le seul équivalent est à chercher dans les commandes de Louis XIV pour Versailles.



 
François Linke à son bureau, photographie de couverture de Christopher Payne, "François Linke 1855-1946, The Belle Epoque of French Furniture", Woodbridge, Antique Collectors' Club, 2003.
Commode "coquille" présentée à l’Exposition Universelle de 1900 à Paris, puis à celle de Liège en 1905.
Christopher Payne, François Linke 1855-1946, The Belle Epoque of French Furniture, Woodbridge, Antique Collectors' Club, 2003 , p. 144.


Spécialiste des styles Régence et Rococo, il travaille à partir de 1885 avec le sculpteur Léon Messagé à renouveler ces formes passées pour en tirer un mobilier de son temps. Ils obtiennent ainsi un style original à mi chemin entre le Rococo et l'Art Nouveau. L'habile sculpteur n'a pas pour habitude de signer ses contributions, très peu d'objets signés de lui sont aujourd'hui connus, tandis que sa collaboration avec Linke est avérée. C'est avec Léon Messagé que se forme un véritable « style Linke », où apparaissent notamment les espagnolettes, dont nous avons ici un bel exemple. Ces petits bustes de femmes ornementaux en bronze, inventés par Charles Cressent, caractérisent l'esprit galant, féminin et intimiste de la Régence.



En amont de l'Exposition Universelle de 1900, les deux artistes ont redoublé d'efforts pour concevoir des pièces originales et impressionnantes de technique. François Linke prévoit vingt-cinq pièces pour son stand, mais ne pourra en achever que treize qui forment une exposition déjà imposante, récompensée d'une médaille d'or. De nombreux dessins de Léon Messagé attestent de l'émulation enthousiaste des deux artistes autour du projet d'exposition. Le sculpteur développe à cette occasion une série de motifs spécifiques qui permettent de situer notre pare-étincelles dans la continuité de cette période fertile autour de 1900.


Stand de François Linke à l'Exposition Universelle de 1900 à Paris.


Léon Messagé utilise notamment à cette période le motif d'épi de blé couché sur une coquille comme sur la Commode « coquille » présentée à l'Exposition Universelle de 1900. Messagé étant décédé en 1901, tous ses modèles furent acquis par Linke, si bien que le motif est repris pour une table présentée à l'Exposition des industries et du mobilier de Paris en 1902 puis à l'Exposition Universelle de Liège en 1905.
Les attributs de l'amour ciselés sur le médaillon central rappellent également cette vogue intimiste. Les deux colombes amoureuses, le carquois de Cupidon, sont ici agrémentés de rinceaux et de fleurs finement ciselées, avec une précision bien caractéristique de Messagé.

Table présentée à l’Exposition des industries et du mobilier de Paris en 1902 puis à l’Exposition Universelle de Liège en 1905.
Christopher Payne, François Linke 1855-1946, The Belle Epoque of French Furniture, Woodbridge, Antique Collectors' Club, 2003, p. 173.
Cependant, la Maison Linke ne produit habituellement pas de pare-étincelles, si bien que pour réaliser celui-ci, elle a fait appel à son confrère de l'Exposition de 1900, spécialisé dans les accessoires de cheminées, la Maison Bouhon Frères.
Autrefois maison Clavier, puis Bouhon et Cie jusqu'en 1898, la maison Bouhon Frères est vers 1900 une maison déjà ancienne et réputée dans le domaine des cheminées et de ses accessoires en bronze et en fer forgé. Leur boutique siège au 12 rue Debelleyme dans le quartier du Marais à Paris, et ils sont appelés plusieurs fois à faire partie du jury des expositions. Bouhon père est notamment membre du jury hors concours de l'Exposition Universelle de 1889. Thomas et Joseph Bouhon, les deux fils, ont développé l'entreprise familiale vers la reproduction d'œuvres anciennes et de cheminées de musées, mais ils se soucient également de produire des modèles nouveaux.
 


Selon Victor Champier, critique des Expositions universelles :

« Les garnitures de foyer, landiers, chenets, etc., ont toujours fourni à l'industrie du bronze des motifs qui lui ont valu ses plus éclatants succès […] A l'heure qu'il est, c'est la maison Bouhon qui maintient avec le plus de constance et de réussite notre vieille réputation française en cette spécialité. »

 
Victor Champier, Les Industries d’art à l’Exposition Universelle de 1900, Paris, aux bureaux de la Revue des arts décoratifs, 1902.


Ainsi, les accessoires de cheminées réalisés par Bouhon Frères sont remarqués à l'Exposition Universelle de 1900 alors qu'ils exposent pour la première fois sous cette raison sociale. Victor Champier en reproduit une partie parmi les milliers d'œuvres présentées à cette exposition, et ils sont félicités par le jury international pour ces écrans et chenets « entièrement nouveaux ». Elle reçoit la médaille d'or à cette exposition, tout comme elle l'avait reçue à l'Exposition Universelle de 1897 à Bruxelles.

Notre pare-étincelles de Linke, où le travail du bronze est particulièrement fin et précis, a tout d'un modèle de Léon Messagé vers 1900. François Linke ayant souvent été sollicité pour meubler des intérieurs entiers à partir 1900, comme la demeure d'Elias Meyer en 1909, il a pu faire appel à ses confrères pour les objets ne relevant pas de sa spécialité, comme ce pare-étincelles réalisé en collaboration avec la Maison Bouhon Frères.

Cabinet meublé entièrement par François Linke chez Elias Meyer à Londres en 1909.
Christopher Payne, François Linke 1855-1946, The Belle Epoque of French Furniture, Woodbridge, Antique Collectors' Club, 2003, p. 243.


Le tournant du siècle : l'Exposition Universelle de 1900

En 1900, Paris accueille pour la cinquième fois l'Exposition Universelle, sur le thème « Le bilan d'un siècle ». Dix fois plus étendue que la première Exposition organisée à Paris, en 1855, elle se déroule du 15 avril au 12 novembre et accueille près de 51 millions de visiteurs (la population de la France à cette époque étant de 41 millions). C'est pour cette Exposition que sont construits les Grand et Petit Palais, et que le métropolitain est créé.

83 047 exposants dont 38 253 Français participent à cette Exposition de 1900. L'art industriel de l'époque y est largement représenté, notamment l'industrie du bronze d'art dont ce pare-étincelles exécutée par la Maison Linke est un parfait témoignage.

Selon Victor Champier, les bronzes dorés présentés à l'Exposition de 1900 peuvent être divisés en deux catégories : ceux qui sont rattachés par leur forme à la tradition, notamment aux styles des XVIIème et XVIIIème siècles, et ceux qui, en recherchant l'innovation et la modernité, prennent une allure fantaisiste par leurs « silhouettes excentriques et lignes extravagantes ». C'est l'Exposition Universelle de l'avènement de l'Art Nouveau.

 
 
 

Le Palazzo Papadopoli

Époustouflant palais vénitien, le Palazzo Papadopoli construit vers 1560 est connu pour la richesse de sa décoration intérieure. Celle-ci, commandée par Nicolo et Angelo Aldobrandini-Papadopoli vers 1874, est imaginée par le plus grand spécialiste des arts décoratifs de Venise, Michelangelo Guggenheim.

Le palais offrait déjà le décor aristocratique hérité de la puissante famille Tiepolo au XVIIIe siècle. Le célèbre peintre Giambattista Tiepolo y aurait peint un plafond, et son fils Giandomenico plusieurs fresques. Michelangelo Guggenheim, spécialisé dans la réinterprétation de styles passés, s’appuie sur l’histoire fascinante du lieu pour faire de ce palais de la Renaissance un véritable palais des merveilles. Il imagine un style inspiré d’une époque différente pour chaque pièce, créant un parcours fantastique d’époques en époques.

Les visiteurs sont ainsi immergés dans des univers sophistiqués contrastant les uns avec les autres, passant d’une légère fantaisie rococo à l’atmosphère érudite d’un cabinet Néo-Renaissance richement meublé. Une conception d’une modernité qui a fait dire : « Le Palais Tiepolo du XVIè siècle a donné naissance au Palais Papadopoli du XIXè siècle ».

 

Moïse Michelangelo Guggenheim

Le plus grand spécialiste des arts décoratifs de Venise à la fin du XIXe siècle, Michelangelo Guggenheim (1837-1910) était aussi l’un des plus grands antiquaires et fabriquant de mobilier moderne de la « cité des eaux ». Ses collections entreposées au Palais Balbi sur le Grand Canal donnaient à voir un spectacle inouï, recommandé par les amateurs d’arts.

Âgé de 20 ans, il fonde un « Stabilimento d’arti decorative e industriali », dont le but est la création industrielle d’objets portant également une force artistique. Le mobilier qui a fait sa renommée internationale revisite les styles passés en libérant leurs puissances esthétiques au service de l’imagination moderne. Souvent en noyer, ses meubles envoyés aux Expositions Universelles impressionnent par la finesse de leurs sculptures.

Également décorateur prisé, il réaménage des intérieurs princiers dans le même esprit. Sa réalisation la plus célèbre est l’aménagement du Palazzo Papadopoli vers 1874, où il déploie le vocabulaire de plusieurs époques. Il y conçoit un Cabinet néo-Renaissance richement meublé faisant revivre la haute époque italienne. Le résultat exceptionnel lui vaut la médaille d’or du mérite pour la science et les arts remise par Louis II de Bavière.